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vendredi 3 février 2012

Solidarité et discipline : les 2 faces d'une même solution à la crise de la zone euro ?

L'année 2011 s'est achevée. Et avec elle – semble-t-il – son cortège de mauvais augures sur la fin prochaine de la monnaie unique, ni souhaitable, ni souhaitée réellement par la majorité des européens.  
De fait, la crise des dettes souveraines, si elle a eu le mérite de mettre en exergue depuis début 2011 la facilité déconcertante avec laquelle les États européens se sont financés essentiellement par l'emprunt massif pendant de trop longues années, elle est avant tout une crise de défiance de la part des marchés financiers. Dès lors qu'ils l'ont compris, les dirigeants européens se sont attachés à rassurer les marchés, à défaut d'engager des économies budgétaires massives à court terme. Depuis le Conseil européen des 8 et 9 décembre dernier et la mise en chantier du traité « d’union budgétaire », la « crise de défiance » a semblé s'atténuer. Et ce, malgré la dégradation de la note souveraine de neuf pays de la zone euro par l’agence Stantard and Poor’s, dont la France. L'impact de cette dégradation a d'ailleurs été aussi limité sur le plan des taux qu'il a été dévastateur sur le plan politique.

Historiquement, la construction européenne s'est faite au gré des crises. Cependant, il vient un moment où des solutions doivent y répondre. Et celles qui sont proposées peuvent être résumées par ces deux mots : solidarité et discipline. 

Le Mécanisme européen de stabilité (MES)

L'accord des ministres des Finances du 30 janvier 2012, adopté par 25 des 27 États membres (le Royaume-Uni et la République Tchèque ont refusé de signer), met en place un pare-feu destiné à remplacer le Fond européen de stabilité financière (FESF) mis en place en urgence en 2011. 

Ce dispositif appelé à être pérenne, sous le nom de Mécanisme européen de stabilité (MES), entrera en vigueur le 1er juillet prochain et sera doté d'une capacité de prêt de 500 milliards d’euros. Mme Christine LAGARDE, directrice générale du FMI, a proposé que les fonds disponibles de ce mécanisme puissent être porté à 750 milliards d'euros avec l'ajout des ressources du FESF qui n'ont pas encore été utilisées. Ce dispositif permettra d'aider dans l'urgence un pays de la zone euro, sans requérir l'unanimité des autres États membres. Une première réevaluation des ressources du MES aurait lieu en mars.

Néanmoins, ce fond ne résoudra que partiellement les conséquences et non les causes de la crise. L'Institut syndical européen, par la voix d'Andreas BOTSCHE, a indiqué lors de son audition au Parlement Européen le 23 janvier, que l'augmentation continuelle des plafonds du MESF ne résoudra pas la crise. Selon cet institut, la vraie question réside dans les déséquilibres macro-économiques existants au sein de la zone euro [Nous reviendrons dans un prochain article sur les disparités macro-économiques]. 

Parallèlement, la Banque centrale européenne (BCE), inonde les banques de liquidités depuis la fin de l'année 2011, atténuant les inquiétudes sur leur santé. Ce qui contribue à détendre les taux d'intérêt depuis le début de l'année, et ce, malgré la dégradation de Standard & Poor's.

Discipline budgétaire : une improbable règle d'or...

Le second volet des mesures adoptées à Bruxelles le 31 janvier 2012 sont liées à l'accroissement de la discipline des comptes publics. Si la Chancelière Allemande Angela MERKEL a accepté de garantir les prêts de la BCE accordés aux banques et de rallonger l'enveloppe initialement prévue du MES, elle a fait adopter en contrepartie par 25 des 27 États membres, un engagement constitutionnel à ne plus voter de budget en déséquilibre, le tout assorti d'amendes plus lourdes. C'est la désormais fameuse «règle d'or ». Seuls le Royaume-Uni et la République Tchèque ont refuser de s'engager.

Or, il existait déjà une obligation de respecter un certain encadrement des comptes publics sous peine d'amende : les critères du Pacte de Stabilité, interdisant tout déficit public supérieur à 3% de PIB. Les États ne l'ayant pas respecté au cours des trois dernières années, et pour certains même bien avant la crise financière de 2008, on les voit mal maintenant se parer d'une nouvelle vertu budgétaire allant au-delà des critères de stabilité, vers plus de discipline, sachant qu'en période de croissance, la France par exemple, parvenait très difficilement à respecter le Pacte de Stabilité, en particulier l'interdiction d'un déficit équivalent à 3% de PIB. Alors viser à l'équilibre budgétaire par une « règle d'or » est une excellente chose, mais en temps de crise, on peut douter de la capacité des dirigeants européens à en faire autre chose qu'une simple posture politique... car il y aura une partie des États membres qui auront des difficultés à la ratifier en raison de l'impossibilité à transposer un frein à l'endettement dans leur droit national, ou par impossibilité à trouver une majorité politique suffisante (en Finlande par exemple, il faut une majorité des 4/5 pour modifier la Constitution).

D'autres solutions ont été proposées ces derniers mois au Parlement européen, comme la création d'un fonds permettant de communautariser la partie des dettes publiques dépassant 60% du PIB, financée par des titres d'obligations européens émis par la BCE et avec une durée moyenne de remboursements. Cette proposition a été à l'origine conçue par cinq instituts économiques allemands. Il y a également l'idée que l'Union européenne n'étant pas endettée, elle pourrait émettre des titres d'obligations européens afin de relancer l'économie européenne sur des projets communs d'infrastructures, de transports. Cela éviterait la stratégie suivie actuellement qui consiste à ne parler que rigueur budgétaire dans le seul but de reconquérir la confiance des investisseurs sans pour autant relancer l'économie...

Dette grecque : quitte ou double

Un nombre croissant d'Etats-membres, dont l’Allemagne, les Pays-Bas et la Finlande s'interrogent de plus en plus sur l'intérêt d'aider la Grèce. Rappelons qu'Athènes a déjà bénéficié d'une aide de 110 milliards d'euros depuis mai 2010 et qu'une nouvelle tranche de 130 milliards d'euros est en cours de négociation, dont 90 devront être versés avant fin mars 2012. Et ceci afin d'éviter une mise en défaut de l'Etat. Certains dirigeants y voient le tonneau des Danaïdes, sachant qu'Athènes ne parvient pas à appliquer ses réformes et que la corruption y est toujours aussi développée. Pour illustrer cet état d'esprit, le ministre allemand des finances, Wolfgang Schäuble a été jusqu'à suggérer qu’un commissaire européen siège de façon permanente à Athènes pour surveiller le budget grec, une proposition écartée lors du sommet du lundi 30 janvier 2012, à Bruxelles. Les plus réticents semblent penser qu'il n'est nécessaire d'aider la Grèce que pour éviter l'effet de contagion au Portugal et à l'Irlande. Avec une dette équivalente à 160% de son PIB et une économie qui ne représente que 3% du PIB de la zone euro, les européens sont en droit de se poser la question de savoir si la crise grecque n'est pas insoluble.

Or l'Union européenne n'a guère le choix en vérité. Une mise en défaut de la Grèce sonnerait comme un terrible échec pour la zone euro dans son ensemble. Certes, l'UE a fait l'erreur de considérer il y a près de dix ans, que la Grèce était prête à faire partie de la zone euro. Mais maintenant qu'elle y est, l'UE n'a plus le choix. D'autant que certaines solutions négociées actuellement, comme la restructuration de la dette, ont mis trop de temps à faire leur chemin. Nous aurions dû considérer la restructuration de la dette grecque dès 2010, solution qui avait d'ailleurs été avancée par plusieurs responsables politiques. Cela aurait évité à la Grèce la situation qu'elle connaît actuellement.

Un plan de restructuration de la dette grecque en cours de négociation

Lors du sommet de Bruxelles, le 31 janvier 2012, le Président de l'Europgroupe, Jean-Claude JUNCKER, et le Premier Ministre Grec, Lucas PAPADÉMOS, ont laissé entendre qu'il était possible que la Grèce parvienne d'ici la fin de la semaine à un accord avec ses créanciers privés pour effacer une partie de sa dette. Néanmoins, même si les créanciers privés (banques, fonds de pension, assurances) acceptent une perte de plus de 50 % de la valeur de leurs titres, la dette grecque ne sera ramenée que d’environ 350 milliards d’euros (160 % du PIB) à 250 milliards d’euros, soit une diminution de seulement 28,5 %. Paris a donc proposé d'y associer les créanciers publics (BCE, FMI) pour qu'ils renoncent à leur tour à certaines de leurs créances grecques acquises lors du programme de rachats d'obligations publiques depuis mai 2010. La BCE a refusé. Refus également de Berlin : le ministre des finances Wolfgang Schäuble ayant estimé que les créanciers privés « ont gagné suffisamment avec les taux élevés sur les obligations grecques, et doivent maintenant accepter des pertes ».

Parmi les questions en jeu, il y a également les divergences relatives au taux d'intérêt des nouvelles obligations qui seront émises. Le parlement grec « devra voter les conditions de l'émission des nouveaux titres ».

Un nouveau plan d'aide

L'accord de restructuration n'est qu'un élément de la discussion, qui comprend aussi un nouveau plan d'aide que le gouvernement grec négocie avec les créanciers institutionnels (UE-BCE-FMI) pour un montant de 130 milliards d'euros en échange de nouvelles réformes structurelles du côté grec, notamment de la part du secteur privé.

Le temps presse. Si la Grèce ne rembourse les 14,5 milliards d'euros de prêts qui arrivent à échéance le 20 mars, le pays sera considéré en cessation de paiements. Mais les négociations avec le secteur privé traînent en longueur depuis près de trois semaines. Néanmoins, si cet accord aboutissait, cela « anéantirait le danger systémique qui menace la zone euro », estimait le 22 janvier un responsable de Goldman Sachs. C'est tout dire...

lundi 8 novembre 2010

Les improbables ressources propres de l'Union européenne

L'époque est à la restriction budgétaire – on le comprend – mais également au recul du degré d'ambition pour l'Europe. Ce sentiment n'est pas nouveau. L'Europe en a vu d'autres. Toutefois les réactions actuelles à l'égard de l'Union européenne laissent songeur. Plus inquiétant, ce sont les jeunes qui se montrent les plus eurosceptiques. C'est comme si on reprochait à l'Union européenne de ne pas aller assez vite et qu'on s'en détournait aussitôt pour cette raison, sans pour autant lui donner les moyens d'aller plus vite. Il ne s'agit pas d'aimer ou pas la construction européenne. Le débat n'est plus là. Il s'agit d'améliorer ce qui existe et d'avancer.

La question des ressources de l'Union européenne – et donc de ses moyens pour agir – est centrale. Particulièrement dans une période économique difficile. Aussi, la question n'est pas d'augmenter la participation de chaque État-membre au budget communautaire mais de laisser celui-ci se procurer de nouvelles ressources. Une taxe sur les voyages en avion, une TVA européenne, un impôt sur les sociétés, une taxe sur les ventes de quota d'émission de gaz à effet de serre, une taxe énergétique voire une taxe sur les transactions financières. Les idées ne manquent pas mais se heurtent finalement à des visions paradoxales.

  • Les plus fermes opposants rétorquent qu'en cette période de déséquilibre des comptes publics, ce n'est pas le moment d'accroître les ressources de l'UE. Mais avoir une telle vision, c'est considérer que seuls les États-membres doivent être les créditeurs de l'UE. Le problème doit être considéré différemment. Augmenter les ressources propres ne doit plus être forcément synonyme d'une augmentation de la participation des États-membres. Laissons l'Europe se procurer elle-même une part de ses ressources (comme ce fut le cas à ses débuts) sans que cela impacte la dite participation des États-membres.
  • D'autres indiquent que les projets doivent précéder la fiscalité, et non pas l'inverse et que l'Europe doit avoir une gestion plus rationnelle de ses ressources. C'est signifier que l'Europe n'a pas de nouveaux projets qui soient suffisamment crédibles pour légitimer une augmentation de son budget. Erreur ! Il y aurait tant à faire : un brevet européen, des gros projets d'infrastructures transnationaux, davantage d'investissements dans la recherche ou les technologies et services « verts », futurs vecteurs d'emploi. Ce n'est pas les projets qui manquent, c'est le budget. Et quant à la rationalité, c'est remettre en cause la répartition des dépenses affectées pour telle ou telle politique communautaire – et ce – avec l'agrément du Conseil, c'est à dire les États membres. Paradoxe.
  • Il y a enfin les modérés qui ne seraient pas opposés à l'idée d'une fiscalité européenne mais qui pointent notamment le poids que pourraient avoir de nouvelles ressources propres dans certains secteurs, dont celui des transports, en particulier visé par l'instauration d'une taxe sur le transport aérien.

Le 19 octobre 2010, la Commission Européenne publiait un communiqué dans lequel il était indiqué que le budget communautaire actuel est « un mélange opaque et confus de contributions des budgets nationaux, de corrections et de rabais ». Plusieurs pistes ont été avancées par le commissaire en charge du Budget, le Polonais Janusz Lewandowski. La France a fait savoir que l'idée d'un impôt européen était "parfaitement inopportune". L'Allemagne s'est déclaré franchement hostile à tout « impôt européen ».

Les questions fiscales étant décidées à l'unanimité des Vingt-Sept États-membres, le Parlement européen, fort de ses nouvelles compétences issues du Traité de Lisbonne, a voté le budget 2011 de l'UE (130,14 milliards d'euros de crédits de paiement et 142,65 milliards d’euros de crédits d'engagement) soit à peine 0,2% d'augmentation au lieu des 0,6% préconisés par la Commission. Donc aucune évolution réelle. Les députés européens ont donc posé dernièrement un ultimatum. Accepter la stagnation du budget communautaire à la seule condition d'un engagement des 27 à ouvrir le débat des ressources propres, dans le cadre d'une réflexion sur la réforme du budget européen à partir de 2014. Comme prévu, la passe d'arme avec le Conseil ne s'est pas fait attendre. A l'issue du vote, la présidence belge de l'UE a convoqué le comité de conciliation sur le budget de l'année prochaine, prévu à partir du 26 octobre, pendant 21 jours. Le 4 novembre, la conciliation entre la Commission, le Parlement et le Conseil, s'est poursuivie par une guerre des chiffres pour le budget 2011. Les députés européens espèrent encore y faire valoir leurs attentes, en particulier le député européen Alain Lamassoure, président de la commission budgétaire du Parlement européen, qui a également publié un rapport remarqué sur le sujet ou encore le libéral Guy Verhofstadt, qui a appelé à un retour à l'esprit des "pères fondateurs" de l'UE. Car après tout, à sa création, la construction européenne n'était financée que par des ressources propres, comme des taxes douanières communes sur certaines productions. A méditer...

Traité de Lisbonne : l'Europe est-elle parvenue à la maturité politique ?


14 JUIN 2010 : Résumé du débat avec Jacques BARROT, ancien vice-président de la Commission européenne et membre du Conseil Constitutionnel, organisé par les Jeunes Centristes Yvelines et le Mouvement européen Yvelines. 

Guillaume Poirier : L’entrée en vigueur du traité de Lisbonne – le 1er décembre 2009 - a été le résultat d’un long processus de négociations entre les représentants des États membres. Dès son adoption, puis son entrée en vigueur, certains ont vu dans le Traité de Lisbonne le point culminant de la construction institutionnelle de l’Union européenne (UE). D’autres l’ont perçu comme une source de confusion supplémentaire dans la compréhension du fonctionnement européen, le traité étant perçu comme multipliant les responsables à la tête de l’UE.

Ce traité permet à l’UE d’être plus efficace, plus démocratique, mais également plus visible sur la scène internationale. Plus efficace puisque la majorité qualifiée est renforcée ; plus démocratique aussi puisque le Parlement européen voit son rôle de co-législateur consolidé tandis que les parlements nationaux sont davantage associés à l’élaboration des textes communautaires ; plus visible enfin avec la mise en place d’une présidence stable du Conseil européen et la création du Haut Représentant pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité.

Monsieur Jacques BARROT, vous avez été vice-Président de la Commission européenne pendant de nombreuses années, estimez-vous que le processus décisionnel de l’UE est parvenu à sa maturité ?
 
 
Jacques BARROT : Je souhaiterais élargir le débat au-delà du seul champ institutionnel. Le problème clé de l'Europe aujourd'hui, c'est la compétitivité. L'Union européenne est à la croisée des chemins. Et l'enjeu est important, les moteurs de l'économie mondiale se modifient : les 2/3 de la production industrielle mondiale se font entre Shanghai et Bombay. Nous ne pouvons donc parler d'Europe sans aborder ses difficultés dans le contexte économique actuel.

Pour revenir à votre question, le traité de Lisbonne constitue plusieurs apports significatifs, en particulier avec l'accroissement des prérogatives du parlement européen, mais également par l'extension de la majorité qualifiée au Conseil dans 90% des cas. Cependant, nous ne sommes pas allés jusqu'au bout de cette démarche. Nous avons du céder sur la désignation d'un commissaire par État membre, en raison du « non » irlandais. La commission compte ainsi toujours 27 commissaires. C'est très lourd. Il avait été prévu initialement 18 commissaires. Enfin, il a été créé une présidence stable du Conseil sans mettre fin aux présidences semestrielles des États membres, cela ne facilite pas le processus décisionnel.

Guillaume Poirier : Au regard de la crise financière actuelle et des difficultés de la zone euro, le traité de Lisbonne n'aurait-il pas pu prévoir un mécanisme de gouvernance économique ou la création d'un « fonds monétaire européen » ou encore une Agence européenne de la dette permettant à l'UE - dans le cadre d'un plan de relance commun - d'emprunter sur les marchés pour le compte des États à des taux préférentiels ?

Jacques BARROT : Il y a eu des progrès montrant la capacité de réaction de l'Europe. La crise a provoqué la mise en œuvre d'un fonds de soutien européen. Et une « task force » a vu le jour entre le président du Conseil Herman Van Rompuy et les ministres des finances ainsi que le président de la Banque Centrale Européenne, Jean-Claude Trichet. Dans le cadre du plan d'aide à la Grèce, les 2/3 des fonds sont prêtés par l'Europe et 1/3 par le FMI.

Enfin, les États membres ne se sont pas mis d'accord concernant les sanctions. La France souhaite un système de sanctions graduées alors que l'Allemagne a clairement fait comprendre qu'elle souhaitait priver de droit de vote les États membres trop laxistes.

Guillaume Poirier : Où en est le projet d'une vraie politique industrielle à l'échelle de l'Union européenne ?

Jacques BARROT : Le seul vrai problème réside dans la perte de compétitivité de l'Europe. Le défi est la convergence en matière d'investissements et de recherche. La stratégie de Lisbonne en matière d'économie de la connaissance a pris du retard. Plus particulièrement au sein de la zone euro, les disparités s'accroissent. Il nous faut une stratégie globale pour la compétitivité. L'Europe commence à manquer d'ingénieurs, de médecins et de chercheurs. De ce côté, l'Union européenne devrait peut-être davantage communiquer, car il y a un problème de communication entre les institutions et les populations. Peut-être créer un vrai média européen ?

La vraie opportunité pour l'UE, c'est sa puissance normative. Si les exportateurs chinois devaient davantage tenir compte des normes européennes, tout le monde y gagnerait.

De même en matière de stratégie énergétique : il conviendrait de créer une Communauté de l’énergie afin que l’Union Européenne parle d’une même voix pour acheter du pétrole et du gaz. Lorsque l'on sait que la Chine a besoin d'1/3 de l’énergie mondiale, on comprend d'autant moins les européens qui agissent chacun de leur côté.

Pourtant, lorsque l’UE parle d’une seule voix, cela fonctionne. Je prendrais comme exemple Galiléo. Mais l'une des parties au programme a accepté un transfert de technologie. Il en résulte que la Chine va se doter de son propre programme concurrent de Galiléo.

Enfin, en matière de défense, il faudrait mutualiser davantage et éviter les doublons. Est-il normal d'avoir 27 programmes de recherche militaires différents ?

Guillaume Poirier : Vous évoquez la mutualisation des programmes de recherche. Justement, le Parlement européen a vu ses compétences élargies et son rôle de co-législateur confirmé comme vous l'avez indiqué tout-à-l'heure. En termes de budget, le Parlement aura-t-il son mot à dire pour l’allocation des crédits à certaines agences européennes, telle que l’Agence européenne de la défense ?

Jacques BARROT : La question du budget européen est essentielle. Il faut à l'Europe des ressources propres plus importantes. Le budget actuel est trop limité. C'est un frein. La prochaine grande bataille sera celle du budget.

On a hésité à créer une vraie taxe carbone européenne. Non seulement un tel dispositif normatif serait un modèle mais ses recettes permettrait au budget européen de s'accroître. Le marché des « droits à polluer » aurait permis d'affecter des ressources financières supplémentaires au Budget Européen.

Nous rejoignons l'idée d'une nécessaire stratégie industrielle avancée précédemment : servons-nous de cette formidable opportunité qu'est le marché commun pour créer des normes et des standards pour les produits européens.

On ne peut pas reprocher à l'UE de ne pas être suffisamment présente – par exemple dans la gestion de la crise – si on l'empêche d'avoir un véritable budget pour agir. Si les ressources de l'UE sont trop faibles (à peine 1% du PIB européen), l'UE ne peut pas investir suffisamment, par exemple pour créer un réseau harmonisé de TGV européen. Certains ont avancé qu'il fallait commencer par une stratégie spécifique à la zone euro – ce serait déjà en soi une sorte de coopération renforcée pour aller plus vite selon eux – mais je n'y suis pas favorable car tous les États membres ont vocation à participer à l'effort communautaire. C'est aussi une autre forme d'intégration.

Actuellement, un grand nombre de dossiers sont liés à la qualité du dialogue franco-allemand. La France et l'Allemagne n'ont pas la même conception du niveau souhaitable des parités monétaires. Il y a également des divergences sur la façon de réagir face à la crise économique. L'Allemagne opte pour une politique de l'offre, la France essaye de relancer la demande.

Enfin, sur la question spécifique des investissements en matière industrielle, je crois qu'il manque à l’UE un Pentagone européen, ayant un budget promouvant la recherche (d’abord militaire puis civile, par exemple le GPS) et qui puisse favoriser les grands projets industriels transnationaux (exemple de Boeing).

Guillaume Poirier : Il y a eu ces dernières semaines dans plusieurs journaux anglo-saxons tels que le Financial Times ou le New York Times, des articles décrivant l'UE comme étant faible, divisée face à la crise, voire même instable. A l’aube des années 2000, la communauté internationale voyait dans l’UE la future grande puissance mondiale, avec une monnaie unique, l’ébauche d’une politique étrangère et de sécurité commune, deux pouvoirs régaliens par excellence. Dix ans plus tard, l’UE ne ferait plus autant rêver sur la scène internationale. Quel est votre point de vue ? Et, enfin, le traité de Lisbonne ne devrait-il pas clarifier la position de l'UE sur des grands dossiers comme le conflit israélo-palestinien ou le programme nucléaire iranien ?

Jacques BARROT : Le traité de Lisbonne a doté l’UE d’un président du Conseil et d’un Haut Représentant pour les Affaires étrangères. Ces nouvelles responsabilités sont accompagnées de la création d’un Service européen de l’action extérieure (SEAE). Ces innovations institutionnelles doivent renforcer la convergence de vues. Je suis d'accord avec vous pour dire que l'Europe devrait être plus impliqué dans la gestion du conflit israélo-palestinien. Pourtant, lorsque l'Europe veut, l'Europe peut. Lorsque j'étais commissaire européen aux Transports, j'avais réussi à négocier un plan de transport commun israélo-palestinien. Donc il y a des possibilités d'agir.

Catherine Ashton [la nouvelle représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité] fait un travail qui n'est pas facile. La mise en œuvre du service européen d'action extérieure se heurte aux habitudes des diplomates qui représentent leur État. Plus globalement, j'observe des replis des États-membres sur eux-mêmes. Certains discours populistes sont de retour. Il est par conséquent difficile d'incarner une voix unique à l'extérieur de l'Europe. Cela prendra du temps.

Conclusion de Jacques BARROT

Pour conclure, je dirais que l'intégration progresse - par exemple, on a obtenu des avancées : on peut se faire soigner dans n’importe quel pays d’Europe et on est remboursé sur la base de son propre pays, ou encore dans les procès mettant en cause des citoyens de pays différents, il y a désormais un droit d’interprétariat.

L’Union Européenne a de nombreux points forts, elle demeure la pionnière en matière de droits de l’homme et d'environnement. L’Europe est une puissance de médiation, une puissance exigeante sur les valeurs (aide au développement, droits humains, lutte contre le réchauffement climatique). En terme de régulation financière, l'UE a également un rôle à jouer, nous le verrons avec le G20 à la fin du mois.

Mais l'Europe manque de souffle, la Commission ne communique pas suffisamment.

En matière d'immigration, l'Europe doit aller de l'avant. A partir de 2030, s’il n’y pas d’immigrations, l’Europe va entrer dans un cycle de vieillissement. Mais il faut une immigration coordonnée entre les 27 États membres et les pays d’origine. Nous avons besoin d’une immigration régulière et régulée. Par ailleurs l’Europe doit rester un modèle de valeurs aussi faut-il travailler pour une politique commune en matière d’asile. Il est indispensable, vital, d’offrir l’asile aux persécutés. Et il faut mieux structurer l’Europe avant de procéder à de nouveaux élargissements et avoir une politique de voisinage, avec les pays aux frontières de l’UE, qui soit plus généreuse.

Pour terminer, je dirais que l’Union Européenne doit bénéficier d'un budget important, et doit organiser une meilleure intégration politique de ses membres.

Propos recueillis
par Danielle CARSENAT, Alexandre MAINAUD et Guillaume POIRIER.
Versailles – juillet 2010.

lundi 22 mars 2010

€urozone: vers une crise historique ?

Publié sur Agoravox.fr le 24 mars 2010

Les 25 et 26 mars prochains, les chefs d'État et de gouvernement vont se réunir à Bruxelles. Une occasion très attendue pour statuer sur un éventuel mécanisme de soutien à la Grèce.

Depuis plusieurs mois, la tension monte au sein de la zone euro, suite à la dégradation des finances publiques grecques, consécutive à la crise économique. La crise n'est pas la cause de cette dégradation, elle n'en est que le révélateur. Depuis de nombreuses années, l'État grec a été taxé par ses partenaires européens de laxisme, voire même de tricherie statistique sur la gestion de ses finances publiques. La dégradation de sa note auprès des marchés financiers en a été l'une des conséquences.

Divergences au sommet

Le vrai problème réside sans doute dans la manière de régler la situation. Or de ce point de vue, les dirigeants des États membres de la zone euro se sont plus fait entendre par leur divergences que par leur esprit de solidarité. Au premier rang desquels, l'Allemagne. Le 17 mars, Angela Merkel a clairement fait entendre son opposition à un soutien financier de la Grèce. Tout y est passé. Des députés allemands suggérant même à la Grèce de céder ses îles pour se renflouer ou la suspension « pour au moins un an » du droit de vote de la Grèce au Conseil européen ou encore de proposer l'exclusion de la Grèce de la zone euro, ne laissant finalement à celle-ci comme seule alternative que le recours au Fonds Monétaire International (FMI). Or, comme le dit très justement Jean-Claude Trichet, président de la Banque Centrale Européenne (BCE), exclure un membre de la zone euro est une « hypothèse absurde ». La création d'un fonds monétaire européen (FME) serait également à l'étude, mais une telle création institutionnelle nécessite du temps à mettre en œuvre et ne règle en rien à court terme le problème.

Traumatismes allemands

Pour autant, rien ne sert de fustiger les responsables politiques allemands. Un membre du gouvernement français a récemment indiqué avoir trouvé le ministre des finances allemand, Wolfgang Schäuble, « très donneur de leçons et bien peu intéressé par l'Europe ». Cette façon de voir paraît curieuse si l'on considère que Monsieur Schäuble est justement celui qui est le plus en phase avec le credo européen au sein des membres du gouvernement fédéral allemand. En fait, derrière les réticences allemandes à davantage de solidarité européenne, ne se cache pas seulement la volonté de l'Allemagne de « faire payer » un État membre de la zone euro jugé laxiste depuis de nombreuses années, mais également le sentiment d'avoir été trahi. On leur avait promis, lorsqu'ils ont abandonné le Deutsche mark, qu'ils n'auraient jamais à payer pour les États membres qui ne respecteraient pas la règle. « Il faut attaquer le problème à la racine » indiquait récemment Mme Merkel, au risque d'irriter ses partenaires européens tel que la France, favorable à davantage de solidarité pour ne pas mettre en péril l'intégration monétaire européenne. Mais pour la Chancelière, une aide financière immédiate ne réglerait en rien le problème.

Mme Merkel doit également tenir compte de l'hostilité croissante de l'opinion publique allemande à aider un pays qui n'a pas assumé ses responsabilités. Pour les allemands, l'orthodoxie budgétaire est une obligation (la Constitution fédérale limite le déficit fédéral à 0,35% du PIB à partir de 2016). Traumatisés par le souvenir de l'inflation, ils souhaitent une monnaie forte et font valoir que les traités européens interdisent tout renflouement d'un État membre en difficulté et craignent un mauvais exemple laissant la porte ouverte aux excès des plus endettés. L'Allemagne a payé cher sa réunification, par une perte de compétitivité, une dégradation de ses comptes publics et l'abandon du mark pour l'Euro. Ils s'en sont sorti en se serrant la ceinture avec les réformes Schröder (Agenda 2000) avec la diminution de leur pouvoir d'achat, de leur protection sociale, le blocage des salaires et le recul du départ en retraite à 67 ans. Les allemands conçoivent donc mal que les autres États membres de la zone euro n'aient pas eu à faire ces sacrifices et refusent de payer pour eux. Ce en quoi, ils n'ont pas complètement tort.

Quelles solutions à court-terme ?

La solution actuellement à l'étude résiderait dans un mécanisme de prêts bilatéraux avec des taux d'intérêts plus élevés que la moyenne de la zone euro. Mais une telle solution nécessite encore l'aval des chefs d'État et de gouvernement et Athènes est aux abois. « C'est un point sur lequel on devrait pouvoir attendre que l'Union européenne puisse être à la hauteur des attentes » et une occasion « que nous ne devrions pas manquer » a mis en garde le premier ministre grec, Georges Papandreou, le 18 mars dernier. En d'autres termes, si une solution n'est pas rapidement mise sur la table et acceptée par les dirigeants européens, la Grèce n'aura d'autre choix que de recourir au FMI, solution qui serait jugée comme un désaveu durable de l'intégration monétaire européenne. Pourtant certains États de la zone euro, tels que l'Allemagne, la Finlande, les Pays-Bas ainsi que des États hors zone euro tels que la Grande-Bretagne et la Suède, ne seraient pas totalement hostiles à ce recours.

Athènes ne ménage pourtant plus ses efforts pour prendre des mesures d'austérité douloureuses, répondant ainsi aux exigences de l'UE. Néanmoins, les taux d'intérêts qu'elle doit actuellement payer pour emprunter auprès des marchés sont encore intenables, environ 6%, soit près du double que les taux proposés à l'Allemagne lorsqu'elle emprunte sur les marchés.

Vers une nouvelle gouvernance monétaire ?

La crise grecque a finalement fait apparaître les carences de l'Union monétaire et son absence de mécanisme de coordination entre États membres. Depuis le début de la tempête financière, les allemands se sont opposé à une stratégie commune de sortie de crise. Néanmoins, ils n'ont pas tort de critiquer le laxisme de certains, mais en temps de crise, la critique est mal perçue. De son côté la Grèce met fin à ses mauvaises habitudes, et fait preuve de bonne volonté. Un accord politique serait-il donc si difficile à obtenir dans ces conditions jeudi et vendredi prochains ? Car le temps presse et la Grèce a besoin de 50 milliards d'euros à partir du mois d'avril. Si aucune solution n'est trouvée à la fin de la semaine, un État membre de la zone euro devra faire appel au FMI, en d'autres termes : être mis sous tutelle internationale... Ce fut déjà le cas pour la Hongrie et la Lettonie, mais ces deux États ne sont pas membres de la zone euro. Il resterait encore la solution d'une intervention du FMI qui laisserait à l'UE un rôle-clé.

Finalement, les allemands pourraient bien accepter de soutenir la Grèce in extremis, mais la contrepartie serait claire : la reprise en main allemande sur la destinée de l'Union monétaire. Et ça tombe bien pour Berlin puisque le mandat de Jean-Claude Trichet arrive bientôt à son terme. Selon les observateurs à Francfort, le choix de Vitor Constancio, gouverneur de la Banque du Portugal, comme futur vice-président de la BCE ouvre la porte à Axel Weber, président de la Bundesbank, pour la succession de Jean-Claude Trichet, dont le mandat s'achèvera fin 2011. Les États membres vont-ils enfin accepter de doter la Commission européenne d'un vrai pouvoir de vérification et de sanction ? Dans tous les cas, un tour de vis vers davantage de rigueur budgétaire dans la zone euro est plus que jamais à l'ordre du jour.
GP